Schiller Friedrich Von Poète et penseur, Schiller, le plus jeune et le plus enthousiaste des grands classiques allemands du XVIIIe siècle, a associé la poésie à une réflexion sur la vie et sur l'art. Historien, psychologue, théoricien de l'esthétique, auteur de récits, de poèmes philosophiques, narratifs (ses « ballades ») ou d'inspiration plus personnelle, et surtout de pièces de théâtre, c'est grâce à son génie dramatique qu'il s'est imposé d'emblée et que sa renommée dure encore aujourd'hui.

Ainsi tu veux donc me quitter, infidèle, avec tes douces fantaisies, avec tes douleurs et tes joies ; tu veux fuir avec tous tes dons inexorables ! Rien ne peut-il t’arrêter, ô fugitif ? Ô temps doré de ma vie ! Non, je t’invoque en vain. Tu te précipites dans l’océan de l’éternité.

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Je souhaite écouter ce morceau de Chopin OP 9 N° 1 Des Nocturnes.

Ce morceau est en harmonie avec le texte de Schiller.

La Fille infanticide.

L'airain a retenti! voici l'heure fatale!
Déjà je crois entendre une voix sépulcrale 
Elle vient m'avertir de mon sinistre sort.
0 mon Dieu! j'obéis et je marche à la mort ! 
0 toi qui m'as versé ton poison homicide,
0 monde séducteur, monde ingrat et perfide,
Vois et reçois ces pleurs qui roulent dans mes yeux


Accepte en même temps mes suprêmes adieux!

Adieu, joyeux soleil ! Tes feux et ta lumière
Pour moi vont faire place à la froide poussière,
Aux ténèbres des morts, à l'horreur des tombeaux.
Mes yeux ne verront plus l'éclat de tes flambeaux!
Adieu, songes dorés qui semblaient si propices ;
Adieu, roses d'été, séduisantes délices :
Tous mes jours, ô douleur! sont à jamais flétris !
Tu n'es plus, fantaisie!... Adieu, rêves chéris!

Naguère je portais et la simple parure
De la douce innocence et sa chaste ceinture,
Et dans mes blonds cheveux,sur mes blancs vêtements
Brillaient ces tendres fleurs, heureux dons du printemps.
Aujourd'hui, des enfers victime infortunée,
Hélas! au lieu de fleurs, ma tête n'est ornée
Que d'un triste bandeau redoublant mes remords.
Mes sombres habits sont des vêtements de morts !

Pleurez toutes sur moi, vous femmes innocentes,
Vous qui savez unir, vierges intéressantes,
Aux charmes, aux attraits, des vertus de héros,
Vous qui n'avez perdu l'honneur ni le repos!

Un tendre sentiment fut mon unique guide;
Il m'a jetée aux bras d'un monstre ingrat, perfide,
Et ce sentiment seul aujourd'hui me punit 
Par lui le châtiment au déshonneurs unit !


Ah! peut-être il séduit une autre infortunée,
Tandis qu'à ma douleur je suis abandonné;
Peut-être sourit-il à ses chants, à ses jeux,
Tandis que s'ouvre ici la tombe sous mes yeux!
Il couvre de baisers cette nouvelle amante,
Quand bientôt en ces lieux une hache infamante
Sur ce bloc exécrable à la mort consacré,
Fera jaillir mon sang d'un corps défiguré!

Que le glas des tombeaux, ô Joseph, te réveille !
Que la cloche des morts frémisse à ton oreille!
Après tant de forfaits, cruel, crains mon trépas!
Vois! mon ombre te suit et s'attache à tes pas!
Qu'un reptile infernal, dont tu seras la proie,
Au sein des voluptés empoisonne ta joie !
Lorsque la jeune fille à tes embrassements
Se livrera, croyant aux perfides serments!

Rien n'a pu l'émouvoir, coeur ingrat et barbare !
Quel horrible destin ton amour me prépare !
Traître! auteur de mes maux ! as-tu plaint mes douleurs,
La honte d'une femme, et cet enfant en pleurs?...
Mourir sur l'échafaud... Oh ! tu me fuis, infâme,
Quand pour toi j'ai donné mon corps, mon sang, mon âme,
Que de maux tu devras un jour te reprocher,
Toi, plus cruel qu'un tigre et plus dur qu'un rocher !

Ton fils; que faisait-il dans les bras de sa mère?
Semblable au frais bouton s'ouvrent sur la fougère,
Doucement sur mon sein il s'épanouissait;
Son aimable innocence à ma voix souriait
Mais, ô tourment d'enfer! c'était ta vive image;
Et je croyais te voir en voyant ton ouvrage!
Mon coeur devint en proie au chagrin le plus noir,
Ma vie était l'amour ; je fus au désespoir !

Femme, semblait-il dire en son muet langage,
Mon père, où donc est-il ?... En mon affreux veuvage,
Je répondais ces mots : Ton père, enfant ! hélas!...
Femme, où donc ton époux a t-il porté ses pas ?
Me demandais Je ensuite ?... Oh ! qui donc vers ton père
T'ouvrira le chemin, pauvre orphelin?... Espère!
Non... d'autres fils peut-être à son amour on par,
Et toi, tu maudiras l'affreux nom de bâtard !

Ta mère!—Quelle horreur vient me déchirer l'âme !
Le monde me repousse et l'enfer me réclame...
Oui, le voilà Vers nous il me semble venir;
Il me nomme. il sourit !... Effrayant souvenir!
Dans l'ombre et le silence, égarée, éperdue,
Je n'ose regarder celui qui m'a perdue.
Non, odieux amant Je ne veux: plus te voir;
Te haïr et te fuir, oui, voilà mon devoir!

Jadis je me berçais d'une douce espérance,
Je ne sens aujourd'hui que l'horrible souffrance!
Ma vie était jadis une chaîne de fleurs,
Maintenant sur mon front ne brillent que les pleurs.
Pour prix de tant d'amour, du serment le plus tendre,
Le plus affreux remords est ce-qu'il faut attendre.
J'ai fait périr le fruit qu'avait porté mon sein ;
Mon fils, je l'ai frappé, moi, d un fer assassin !

Joseph !•tu sentiras,! fût-ce au bout de la terre,
Au milieu des plaisirs de la joie adultère,
Le bras livide et froid d'un fantôme accourant
Vers toi pour te montrer ton fils frappé, mourant !
Puisses-tu ne plus voir que sa fatale image,
Partout son corps sanglant te barrer le passage !
Que l'enfant, à ta mort, apparaisse à tes yeux,
Armé d'un fer vengeur, te repoussant des yeux!...

Là, baigné dans son sang qu'avait versé sa mère,
Là gisait à mes pieds : sa mourante paupière
S'ouvrait, se refermait et se levait vers moi
Mes yeux le contemplaient avec un morne effroi.
Ma vie était son sang... plus rien ne la protège ...
Mais qu'entends-je ? Déjà s'avance le cortège
De mort!... Toi qui m'as fait tant de mal et de bien,
Monde trompeur, je meurs, je ne te dois plus rien!

Joseph! le Dieu du ciel est un Dieu de clémence;
Je te pardonne tout ! Qu'avec moi ma vengeance
Meure; la pécheresse aussi doit pardonner!
Aux feux de ce bûcher je puis abandonner
Tes lettres, ton amour, les gages de ta flamme,
Et tes serments trompeurs, ces poisons de mon âme;
Les souvenirs d'amour, les preuves de ta foi,
Tout va sur ce bûcher expirer avec moi!

Mes soeurs, défiez-vous des serments d'un volage,
Songez que sans attraits j'aurais été plus sage;
Craignez le doux éclat d'un sexe trop flatté !
Voyez ! sur l'échafaud je maudis ma beauté !
Quoi! Bourreau,quoi! Des pleurs sur ce sanglant théâtre!
Comme un lis dans les champs ne sais-tu point m'abattre ?
Ceins autour de mon front le bandeau du trépas;
Tiens moi bien sans pâlir : frappe, et ne tremble pas !
 

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