Rainer Maria Rilke 1 est ici

Première Elégie  :

"Qui, si je criais, qui donc entendrait mon cri

parmi les hiérarchies des Anges ?

Et cela serait-il, même, et que l'un d'eux soudain

me prenne sur son coeur : trop forte serait sa présence

et j'y succomberais.

Car le Beau n'est rien autre que le commencement du terrible,

qu’à peine à ce degré nous pouvons supporter encore ;

et si nous l'admirons, et tant, c'est qu'il dédaigne

et laisse de nous anéantir.

Tout Ange est terrible..."

source - 

Pour l'épitaphe de Rilke, j'ai cherché des images correspondantes, mais je dois avouer ma désolation.

" Rose, ô pure contradiction,

volupté de n'être le sommeil de personne

sous tant de paupières."

Un admirateur

J'ai trouvé par contre un blog très intéressant.

Tombent, tombent les feuilles, comme de loin,
comme si, dans les cieux, de lointains jardins se fanaient ;
ell’s tombent avec des gestes de déni.

Et tombe de tous les astres, durant les nuits,
la lourde terre en solitude sans fin.

Nous tombons tous. Cette main tombe à son tour.
Et vois les autres : c’est en toutes déjà.

Et pourtant, il en est Un qui tient cela
qui tombe entre ses mains, tendrement, pour toujours.

The leaves are falling, falling as from far,
as if in th’ heavens wilted distant gardens;
they’re falling with gestures denying all.

And in the nights the heavy earth does fall
in solitude from all and every star.

We’re all falling. This hand, here, is falling.
And look at the others: in all it stands.

And yet there is that One, who in his hands
holds this falling with infinite caring.

Traductions : Claude Neuman (Rilke, Poèmes Choisis / Selected Poems, édition trilingue, Ressouvenances, 2018)

source - ici

« Il est en effet possible que notre nature nous fasse souvent payer ce que nous lui imposons de disparate, d’étranger, et qu’il se creuse entre nous et notre milieu des failles profondes. Mais pourquoi nos pères ont-ils tant lu sur ces mondes étrangers ? En cédant à des rêves, à des désirs, à de vagues images fabuleuses, en acceptant que leur cœur, éperonné par une manie d’aventure, changeât de pas, en se tenant à leur fenêtre avec au fond d’eux-mêmes ces lointains sans limites et mal compris, avec ce regard tournant presque dédaigneusement le dos à la cour et au jardin proches, ce sont eux qui ont provoqué la tâche et le travail de correction qui nous sont imposés aujourd’hui. N’ayant plus d’yeux pour ce qui les entourait, ils perdaient de vue toute la réalité ; le proche leur semblait ennuyeux et banal, le lointain était soumis aux caprices de leur imagination. C’est ainsi que le proche comme le lointain sont tombés dans l’oubli. C’est pourquoi il nous incombe de ne distinguer nullement entre les deux, de les assumer l’un et l’autre et de les rétablir comme la seule réalité – qui ne connaît, en fait, ni fragmentation, ni limitation, qui n’est pas banale autour de nous et romantique un peu plus loin, ennuyeuse ici et là toute variété. Ils distinguaient alors très artificiellement entre l’inconnu et le familier ; ils ne se rendaient pas compte à quel point l’un et l’autre, partout, sont inextricablement mêlés. Constatant que le proche ne leur appartenait pas, ils en déduisaient que tout ce qui valait la peine d’être possédé se trouvait à l’étranger, et en nourrissaient leur nostalgie. Du même coup, cette nostalgie inventive et sans limites leur semblait prouver la beauté et la grandeur de son objet. Car ils nous croyaient encore en mesure d’ingérer, d’absorber quelque chose, alors que nous sommes, dès l’origine, comblés au point qu’aucune chose ne saurait s’y ajouter. Mais agir, toutes les choses le peuvent. Et toutes agissent de loin, les proches comme les lointaines, aucune ne nous atteint, toutes sont en rapport avec nous par-dessus des abîmes, et l’anneau qui est à mon doigt ne peut pas mieux entrer en moi que les plus lointaines étoiles entrer en nous ; les choses ne peuvent nous atteindre qu’à l’instar des rayons ; et, de même que l’aimant éveille et ordonne les forces cachées en quelque objet sensible, elles peuvent, en agissant sur nous, créer en nous un nouvel ordre. Avec une pareille conception, le proche et le lointain ne sont-ils pas abolis ? Et n’est-ce pas la nôtre ? »

Rainer Maria Rilke, Philippe Jaccottet et Blaise Briod, Œuvres, Tome 3 : Correspondances (Paris: Seuil, 1976), extrait page 88, Correspondance à Clara Rilke, le 25 février 1907.

source

http://helio-archi.fr/le-proche-et-le-lointain-rainer-maria-rilke/

De tous ses yeux, la créature voit l'ouvert.

Seuls nos yeux à nous sont comme retournés,

et disposés autour d'elle en piège,

autour de sa libre sortie.

Ce qui est au dehors,

la face de la bête seule nous l'apprend.

Car le tout jeune enfant déjà, nous l'inversons, le forçons à voir,

en arrière des formes, non l'ouvert qui est dans un visage de bête si profond, libre de mort.

Nous nous ne voyons qu'elle. 

La bête libre à sa fin derrière elle.

Et devant elle se passage.

Et se mouvant elle se meut dans l'éternel,

comme se meuvent les fontaines.

Autre extrait de la huitième des Elégies de Duino, avec une autre traduction. source ici

"De tous ses yeux la créature
voit l’Ouvert.  Seuls nos yeux
sont comme retournés et posés autour d’elle
tels des pièges pour encercler sa libre issue.
Ce qui est au-dehors nous ne le connaissons
que par les yeux de l’animal.  Car dès l’enfance
on nous retourne et nous contraint à voir l’envers,
les apparences, non l’ouvert, qui dans la vue
de l’animal est si profond.  Libre de mort.
Nous qui ne voyons qu’elle, alors que l’animal
libre est toujours au-delà de sa fin :
il va vers Dieu ; et quand il marche,
c’est dans l’éternité, comme coule une source.
Mais nous autres, jamais nous n’avons un seul jour
le pur espace devant nous, où les fleurs s’ouvrent
à l’infini.  Toujours le monde, jamais le
Nulle part sans le Non, la pureté
insurveillée que l’on respire,
que l’on sait infinie et jamais ne désire.
Il arrive qu’enfant l’on s’y perde en silence,
on vous secoue.  Ou tel mourant devient cela.
Car tout près de la mort on ne voit plus la mort
mais au-delà, avec le grand regard de l’animal,
peut-être.  Les amants, n’était l’autre qui masque
la vue, en sont tout proches et s’étonnent…
Il se fait comme par mégarde, pour chacun,
une ouverture derrière l’autre…  Mais l’autre,
on ne peut le franchir, et il redevient monde.
Toujours tournés vers le créé nous ne voyons
en lui que le reflet de cette liberté
par nous-même assombri.  A moins qu’un animal,
muet, levant les yeux, calmement nous transperce.
Ce qu’on nomme destin, c’est cela : être en face,
rien d’autre que cela, et à jamais en face.
S’il y avait chez l’animal plein d’assurance
qui vient à nous dans l’autre sens une conscience
analogue à la nôtre — , il nous ferait alors
rebrousser chemin et le suivre.  Mais son être
est pour lui infini, sans frein, sans un regard
sur son état, pur, aussi pur que sa vision.
Car là où nous voyons l’avenir, il voit tout
et se voit dans le Tout, et guéri pour toujours.

Et pourtant dans l’animal chaud et vigilant
sont le poids, le souci d’une immense tristesse.
Car en lui comme en nous reste gravé sans cesse
ce qui souvent nous écrase, —  le souvenir,
comme si une fois déjà ce vers quoi nous tendons
avait été plus proche, plus fidèle et son abord
d’une infinie douceur.  Ici tout est distance,
qui là-bas était souffle.  Après cette première
patrie, l’autre lui semble équivoque et venteuse.

Oh ! bienheureuse la petite créature
qui toujours reste dans le sein dont elle est née;
bonheur du moucheron qui au-dedans de lui,
même à ses noces, saute encore : car le sein
est tout.  Et vois l’oiseau, dans sa demi-sécurité:
d’origine il sait presque l’une et l’autre chose,
comme s’il était l’âme d’un Étrusque
issue d’un mort qui fut reçu dans un espace,
mais avec le gisant en guise de couvercle.
Et comme il est troublé, celui qui, né d’un sein,
doit se mettre à voler ! Comme effrayé de soi,
il sillonne le ciel ainsi que la fêlure
à travers une tasse, ou la chauve-souris
qui de sa trace raie le soir en porcelaine.
Et nous : spectateurs, en tous temps, en tous lieux,
tournés vers tout cela, jamais vers le large !
Débordés.  Nous mettons de l’ordre.  Tout s’écroule.
Nous remettons de l’ordre et nous-mêmes croulons.
Qui nous a si bien retournés que de la sorte
nous soyons, quoi que nous fassions, dans l’attitude
du départ ? Tel celui qui, s’en allant, fait halte
sur le dernier coteau d’où sa vallée entière
s’offre une fois encore, se retourne et s’attarde,
tels nous vivons en prenant congé sans cesse."

Lors s’éleva un arbre. Ô pure élévation !

Ô c’est Orphée qui chante ! Ô grand arbre en l’oreille !

Et tout se tut. Mais cependant ce tu lui-même

fut commencement neuf, signe et métamorphose.

De la claire forêt comme dissoute advinrent

hors du gîte et du nid des bêtes de silence ;

et lors il s’avéra que c’était non la ruse

et non la peur qui les rendaient si silencieuses,

mais l’écoute.

source - 

Rilke c'est interressé au Boudhisme

Sa femme Clara était Boudhiste.

Le chant n'est jamais pleinement réalisé par le poème, pas plus que la poésie d'ailleurs. Il y a une certaine quantité de poésie dans le poème, mais la poèsie est au delà du poème, comme la musique est au delà de toute réalisation concrète des notes. La musique existe dans ce point où la musique et la poèsie communiquent, on est au delà des mots et au delà des sons. On est quelque part dans l'invisible, dans un pur sentiment de lettres et de la totalité du monde.

extrait de l'interview, sur France Culture, de Jean-Yves Masson, professeur de littérature comparée à l'université Paris IV-La Sorbonne, écrivain, traducteur, éditeur, critique littéraire, auteur de plusieurs traductions des textes de Rilke et de nombreux articles à son sujet, évoque avec nous les lien de Rilke à la musique, à la religion, ou encore au sacerdoce de la création à travers plusieurs de ses textes.

Les livres à acheter, puisque les traductions ne tombent pas dans le domaine public. Je rage que l'on puisse s'enrichir sur le dos d'un poète.

Requiem

Nous ne pouvons pas parler de Rilke sans parler de Rodin

Rainer Maria RILKE, LETTRES A UNE AMIE VENITIENNE, collection Arcades, Gallimard - Source

 

  "Les êtres qui s'aiment ainsi appellent sur eux des dangers infinis, mais ils sont à l'abri des risques médiocres qui ont fait s'effilocher, s'effriter tant de grands commencements de passion. Comme ils ne cessent de rêver l'un pour l'autre et d'attendre l'un de l'autre l'illimité, aucun des deux ne peut léser l'autre en le bornant; au contraire, ils ne cessent de produire l'un pour l'autre de l'espace, de l'étendue, de la liberté (...)."  Rilke. Lettre à E. Schenk.

 

 

 

     Avec une économie de moyens rarissime les éditions Gallimard et leur collection ARCADES nous ont permis de connaître quelques lettres que Rilke adressa entre 1907 et 1912 à une amie vénitienne : aucune préface, aucun renseignement sinon, sur la quatrième de couverture, de très vagues informations où l‘on apprend que ces lettres sont inédites y compris en Allemagne (seule une édition limitée avait eu lieu pendant la guerre en Italie)(1). Nous ne saurons rien sur cette correspondante italienne, sa famille, son milieu, son activité - on devine que le frère travaille dans l'art.
   Fort de cet avantage considérable, il nous est ainsi plus facile de lire ces quelques lettres pour elles seules. Après tout, cette édition ne nous convie-t-elle pas à l’essentiel ? 

 

  D'une distance certes passionnée mais désirée fondamentalement, une passion dans la distance, une passion pour la distance, une distance qui dure trop longtemps, entretenue accidentellement et savamment et ne devient que distance amicale vite perdue dans un silence qu'on voudrait à la fois comprendre et respecter. Les mots qui resteront à jamais les derniers? "J'espère avec vous."


    Que lisons - nous de Rilke dans ces envois souvent brefs (2) (le plus long, un plaidoyer pour une certaine libération de la jeune femme vénitienne, se lit en annexe et s’adressait à... son frère...(3), parfois très espacés dans le temps (des mois sans une ligne), passablement répétitifs mais admirables dans l’éclairage qu'il donne sur leur auteur et sur ce qui le fait survivre à la vie.
  Nous prenons connaissance de quelques-unes des nombreuses étapes d’une vie qui ne se fixe pas («ma vie errante» qui a commencé bien avant) : Rilke vient de faire une tournée de conférence à Vienne et, malgré le froid vénitien, il a plaisir à répondre à l’invitation de Pietro Romanelli dont l’admiration le touche; il quitte Venise au moment de sa première lettre à Mimi, se rend en Allemagne, aux environs de Cologne (à Oberneuland près de Breme où il retrouve sa femme et sa fille Ruth), va faire une conférence à Hanovre, se retrouve à Capri (en mars 1908) mais doit fuir assez vite, séjourne plus longtemps à Paris (il est secrétaire de Rodin), "ville immense et protectrice", mais aussi y affronte encore un déménagement intra muros;en novembre 1908, il fréquente une ville d’eau en Forêt-Noire dont il s’échappe au bout de quinze jours, profite d’un séjour à Avignon (4), part pour un hiver à Tolède..... Enfin, non loin de Venise, grâce à Marie de Tour et Taxis, il séjourne plus durablement à Duino (en Autriche alors), dans un pays "résigné" mais dans un château à la bibliothèque «splendide».

    Dans ses périples, il voit rarement Mimi Romanelli (plutôt à Paris (elle y vient pour l’hiver), très peu à Venise).
    Nous devinons à peine qui elle fut, ce qu’elle fait (et, parfois, mal ce qu’elle représente pour lui): sa beauté est proclamée souvent par Rilke comme son attachement à la Maison rose qu’elle habite à Venise et qu’elle quittera à regret en 1911; on suppose un deuil à un moment donné, puis l’appendicite de sa sœur Anna mais rien ou presque de son quotidien. Il est question une fois de son "Art" sans que Rilke y revienne jamais. Une lettre de crise, la seule : celle du 11 mai 1910. Mais c'est encore du côté de Rilke.
    Dans leurs échanges s’inscrivent, de temps en temps, de petits cadeaux:elle lui envoie des violettes, il lit avec passion les FIORETTI de saint François qu’Anna lui interpréta, il fait à Mimi cadeau d’un fermoir, il veut lui remettre LA PORTE ETROITE qu’il a "chez lui", rue de Varenne, lui prête un livre où il est question de Padoue et son exemplaire de L’AMOUR DE MADELEINE (que sa traduction sauvera de l’oubli).

 

        Comment apparaît Rilke dans cette correspondance ? Comme le devinent ses lecteurs fidèles, comme le découvriront vite les nouveaux lecteurs sans doute un peu étonnés.
   Il se plaint souvent:au quotidien, il se débat au milieu «des difficultés banales, des soucis agaçants».Il est toujours malade:rares sont les lettres qui ne le voient pas se plaindre (des insomnies, des nerfs (ses cures ne servent à rien), d'une influenza qui affecte «le corps et l’âme, infiniment», le livre à «toutes les angoisses du sang et du cerveau»; il est surmené, son cœur en particulier; il  évoque  un malaise (lettre du 21 févr.1909), parle de détresse. Parfois, il est tellement fatigué qu’il refuse de voir qui que ce soit.
    Cependant il ne faut pas oublier que, très vite, il a avancé une de ses convictions :

«Enfin je sais (depuis quel temps) qu'il faut avoir assez d'amour pour aimer encore la souffrance et surtout elle.»


  Il se sent en exil partout et se demande s’il est possible qu’il trouve quelque part son «foyer intrinsèque». Il paraît assez vite que Duino lui convient dans son austère solitude. Dans ce lieu isolé, privé de presque tout, il a l'impression de tout pouvoir.

 

   La souffrance aimée, la souffrance nécessaire, la souffrance alibi, il est parfois difficile et peu utile de les démêler.

 

 

 

  Quelle place est-elle réservée à Mimi, cette «chère», «cette chère amie», «infiniment chère» dans cette correspondance très discontinue où il promet toujours d’écrire sans vraiment tenir ses promesses?

     C’est souvent très difficile et très pénible à dire pour un lecteur qui découvre Rilke : la correspondance s’ouvre sur la contemplation nocturne du portrait de la jeune femme et l’éloge de sa beauté née visiblement de dures épreuves. Il lui dit son amour et curieusement, symptomatiquement, il parle tout de suite de proximité et de lointain à propos de solitude:

«(...) il est bien naturel que je vous aime. Il faut restituer ce mot dans son ancienne grandeur: c‘est pour cela que je le prononce; de loin: parce que j'ai pris sur moi toute ma solitude ; de près: parce que ceux que j'aime m'aident, infiniment à la supporter.-»
    Tôt encore, il parle de sa beauté comme d’un suprême  devoir qui s’impose à lui et, fidèle à sa thématique intime, il parle de son «ÂME» à elle, qui sera dans l’Univers, de Dieu et des Anges (redoutables majuscules). Tout aussi tôt, après avoir recouru encore au lexique mystique (mais c'est trop peu et mal dire), il pose vite que la communication avec les êtres qui comptent ne peut passer que par l’œuvre :
     «Je vois plus clairement toujours que c’est seulement par mon travail que je devrai communiquer avec ceux que je voudrais aider-.» Et ce lundi de décembre 1907, il précise bien qu’il n’aspire qu’à la solitude et au travail. Certes il croit en elle comme il le lui écrit, certes ils se rencontrent à Paris et même ils ont presque un projet en commun dont il ne parle qu’une fois mais qui, après coup (ou tout de suite), a dû paraître bien cruel à sa correspondante: étudier ensemble le livre de Gaspara Stampa (1523/1554) qu’il compare à la Religieuse portugaise et qui est une sorte de journal en poésie sur des amours vite douloureuses...En réalité ce serait pour servir à sa recherche sur quelques femmes admirables dont l’amour étaient trop grand pour les hommes : il en ferait un livre....(5) Peu avant l’évocation de ce projet il lui écrit :

    «Oui, je viendrai un jour à Venise pour y travailler. Vous me donnerez une chambre et vous garderez ma tranquillité et mes labeurs. Vous serez l'Ange de la Porte et le silence autour de mon cœur. Mais d'abord je dois finir ici mon livre prochain -.» (j’ai souligné : ici étant alors Paris)...
   On pourra croire tenir la dimension défensive non de l’Ange de la Porte mais de la notion d’Ange tout court pourtant si essentielle pour ce qu’il faut bien appeler sa "mystique" et sa poétique. Il faut aussi noter que Rilke ne soucie jamais de l'avis de Mimi, ne lui livre jamais de réflexion sur son œuvre, sur ses lectures (pourtant, à un moment donné, il est dans Dostoievski);s’il donne des nouvelles de Rodin c'est sans dire un mot du livre auquel il songe à propos du sculpteur. Dans des envois contemporains à Marie de Tour et Taxis Rilke développe plus, raconte plus, informe plus sa correspondante.

    Et puis il y a la crise du 11 mai 1910, le séjour de la première amertume car Mimi «lui fait de la violence».  

   Rilke explose : il y a eu faute.

  «Il y a un seul tort mortel que nous pourrions nous faire, c'est de nous attacher l'un à l'autre, même pour un instant. S'il est vrai que je suis capable de vous porter du secours, ce n'est pas en m'épuisant que vous en recevez. Combien ma vie ces derniers jours aurait été autre, si vous vous étiez engagée à protéger ma solitude, dont j’avais tant besoin. Je pars distrait, fatigué de reproches envers moi-même. Est-ce juste? Et comme est-ce que je vous laisse-? Croyez-moi, l’influence et le réconfort que mon âme pourrait transmettre à la vôtre, ne dépendent point du temps que nous passons ensemble ni de la force avec laquelle nous nous retenons: c’est un fluide auquel il faut laisser toute liberté pour qu’il puisse agir.»(J'ai souligné)

 

  Si elles peuvent gêner, ces affirmations ne détonent pas parmi d'autres très nombreuses de Rilke qui ne croit pas en la fusion amoureuse mais en l'échange rare, austère, sévère de deux solitudes.


 La suite paraîtra pourtant (à tort) encore plus accablante (de mépris inconscient(6) :

«Je m'exprime mal, mais je crois, vous devez être vous-même si près de ces clartés, que vous me comprendrez même malgré votre volonté. Il est si naturel que dès le commencement il y avait cette faute dans nos relations : mais il suffit, je crois, de la reconnaître une fois distinctement pour pouvoir l'éviter de toute force.»(j'ai souligné)

C’est à la fin de cette lettre, après un «adieu» troublant, qu’il a cette exigence incroyable en post scriptum  :


«Mettez au feu ces pages, je vous prie: en étant conservées, elles deviennent moins vraies»....


    Rilke croyait-il vraiment que Mimi pourrait se contenter de sentir son âme à lui, qui souvent voltigerait autour d’elle et de leurs chers souvenirs? Sa stratégie défensive met l'accent sur le corps souffrant, ce qui permet de (se) garder (de) l'autre - à distance. Avec amour.

 



  En réalité Rilke n’a qu’un souci, qu’une obsession proclamés dans chaque lettre: le travail (7) et sa condition fondamentale, la solitude (8). Et c'est là qu'est le prix de cette correspondance.
  Il ne désire qu’accomplir sa «rude bonne besogne intérieure» et son œuvre à faire.« C’est le travail que je veux, toujours le même, le travail long, sans fin, sans sort : enfin, le travail.» (Lettre du 7 décembre 1907). Il va répéter ce mot, ce vœu en des termes qui impliquent toujours l'espace:«Une fois encore je me dis que je ne dois aimer que mon travail; là seulement mon sentiment devient victorieux et prend son essor malgré tout et se multiplie, tel qu'une forêt qui naît de ce grain de mon cœur que le vent de Dieu emporte loin de tous les hommes et de leurs jardins paisiblement domestiques.»

  Les images qu’il emploie pour définir son labeur sont précieuses : quand il ne travaille pas, il est comme "suspendu". Il veut «l’attirer», ce travail. Il lui destine «tous [ses] soins et [ses] efforts suprêmes». Il parle d’un chemin vers le noyau de son labeur. Rilke cherche le centre et, pour lui seul, est prêt à tout. Dans cet espace inouï, il y a de l’aventure, de l’audace, une sorte d'expérience vertigineuse, une course à l’abîme où il s’agit rien moins que de se défaire du hasard:
«Quant à moi: je suis descendu plus loin que jamais dans mon travail. Vous comprendrez mon silence. Je suis comme au fond de la mer et la pression de toutes les eaux et de tous les cieux est sur moi. Mais je sens quand même qu'il y a autour de moi dans les ténèbres d'innombrables richesses et des êtres non encore trouvés d'innombrables.
 Et je continue de toute force.»
    Le corps au travail quand il jouit de la solitude peut tout supporter, hormis cette fatigue qu’il maudit parce qu’elle le prive de cette lutte enivrante. Le corps malade le rend faible mais le corps mis au service unique de la création est fort : il y faut la concentration folle et non la dispersion - de lettres à écrire par exemple...
  Dans le travail ininterrompu l’âme se finit (conviction farouche inscrite partout sous sa plume: l'œuvre est l'œuvre de soi) et les contraires se marient comme le savent les lecteurs familiers de Rilke :

«Renan l'a exprimé (travailler cela repose) et Rodin l'a accompli avec quelques rares de ses pairs; et je sais qu'on n'est qu'un mauvais disciple si on n'arrive pas au seuil de ce labeur ininterrompu qui contient tout: l'effort et le repos, le sommeil concentré et la multiple vigilance, l'amour et la mort. Et c'est cela qui m'attriste parfois, qui m'accable, qui me menace, de n'avancer que lentement vers ce progrès, d'être comme tout le monde distrait, faible, inconstant, d'être quelqu'un et le dernier et celui qui passera sans avoir fini son Âme-.»

  Dans ces conditions, dans cette avancée vers l’inconnu et l’élémentaire que la lettre du 25 août 1908 définit en ayant recours aux figures fabuleuses ou mythique du monstre, du dragon et de l’Ange, l’autre est présent(e), jamais oubliée, elle est aide capitale mais elle doit patienter, elle risque toujours de le priver de cette Force qu’il recherche toujours et qui l’effraie parfois.

 

 

 

   

 

  Cet échange bref complète la très riche correspondance de Rilke. Doit-on s'attendre un jour à un roman post-moderne où Mimi dirait son fait à Rilke... ? Faut-il juger moralement l'échange d'un poète avec lui-même (et l'autre en lui-même) devant témoin aimé? Qui peut dire la vérité des traces du chemin d'hier dans l'éternité d'une élégie ou ailleurs? 

 

 

  Rossini, le 26 septembre 2012

 

 

 

NOTES

 

(1) Ce qui n'est plus vrai : ces lettres ont été depuis traduites et éditées en Allemagne avec une préface de J.M. Maulpoix qui les situe dans une longue tradition lyrique, celle de "l'amour de loin".

 

(2)Une lettre dit beaucoup en quelques lignes et condense toute la correspondance:


Jeudi matin.

 Non, je ne vous écrirai pas ce matin: les malles, caisses et paniers de voyage qu'on a mis dans ma chambre à coucher m'inquiètent et des pensées longues que j’ai poursuivies pendant une nuit sans sommeil me tourmentent davantage. Aussi me dis-je que les moments que je vous donnerais maintenant, je devrais vous les retirer cet après-midi quand vous serez là. Et je désire vous causer longuement et tranquillement et vous voir sans penser à autre chose. Vous serez ici, je le dis à ma chambre, surtout au grand fauteuil qui aime devenir plus vaste autour de vous et qui est fier infiniment d'être presque touché par une Âme;car il sait qu’il n’y a qu’un peu de corps délicieux qui le sépare de la vôtre. Au revoir, Chère, à très bientôt.
                                R.M. Rilke
Rilke écrit pour dire qu'il n'écrira pas. Il calcule son temps disponible. Causer semble primordial. La visiteuse est une Âme et le fauteuil comme Rilke ont tendance à tenir pour obstacle négligeable un corps dont la beauté est certaine...

 

(3) Il est peut-être bon de commencer par cette annexe.

 

(4) A la même époque, il adresse une lettre à Lou Andréas-Salomé, autrement plus longue sur les Baux en particulier, mais, il est vrai, pour une raison anecdotique.

 

(5) Et il est de fait que pour Rilke, d'Héloïse à Elisabeth Browning en passant par Louise Labbé et la Religieuse portugaise (il ne savait pas qu'elle est était l'œuvre d'un homme), Mlle de Lespinasse, la femme a sauvé l'amour.

 

(6) Comment ne pas songer à ce passage DES LETTRES A UN JEUNE POETE à propos de l'amour ? "Dans le profond tout est loi. Et pour ceux qui vivent mal ce mystère [de l'amour], qui se fourvoient- c'est le plus grand nombre-le mystère n'est perdu que pour eux-mêmes. Ils ne le transmettent pas moins aux autres, comme une lettre scellée, sans rien en connaître."

 

(7) Faut-il rappeler sa phrase adressée à Rodin "Je sens que travailler, c'est vivre sans mourir."? N'oublions pas non plus que pour Rilke l'amour aussi est travail....

 

(8) Affirmations depuis longtemps présentes dans les textes de Rilke en particulier dans les LETTRES A UN JEUNE POETE(écrite entre 1903 et 1908) mais qui ne seront connues que de façon posthume.

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